Y a-t-il eu un après Joyce Echaquan?
Par Danny Al-Mashhoor
Deux médecins de famille autochtones, Dre Sandrine Filiatrault et Dre Julie Cotton, s’expriment sur l’impact du décès de madame Joyce Echaquan et partagent leurs points de vue quant à la posture à avoir en travaillant avec les Peuples autochtones.
Mise en contexte :
Madame Echaquan était une mère de sept enfants issue de la communauté atikamekw de Manawan. Tel que rapporté par un article de Radio-Canada, elle est décédée le 28 septembre 2020, peu de temps après avoir diffusé en direct des remarques racistes faites par des travailleuses de la santé dans l’hôpital de Joliette.
Suite à cela, une enquête du Bureau du coroner a été ouverte. La coroner Me Géhane Kamel a déposé son rapport d’enquête où elle conclut que le décès a été accidentel, et ce, tout en mentionnant que « le racisme et les préjugés auxquels Mme Echaquan a fait face ont certainement été contributifs à son décès ».
Un mémoire a été présenté aux gouvernements du Québec et du Canada portant le titre de « Principe de Joyce ». Il a été porté par le Conseil des Atikamekw de Manawan et le Conseil de la Nation Atikamekw.
L’énoncé du principe promeut deux axes. Premièrement, il établit que les Autochtones ont un droit d’accès équitable, exempt de discrimination, à tous les services sociaux et de santé. Deuxièmement, le principe exige une reconnaissance et un respect des savoirs et des connaissances traditionnelles et vivantes des Autochtones en matière de santé.
Biographie :
Dre Sandrine Filiatrault est une médecin de famille et chargée d’enseignement clinique à la faculté de médecine de l’Université de Montréal. Elle est issue de la nation huronne-wendat. Elle enseigne les ateliers sur la sécurisation culturelle. Auparavant, elle a été responsable du cursus de santé autochtone. Dre Filiatrault travaille à Eeyou Istchee dans la Baie-James dans deux communautés cries, soit Wemindji et Whapmagoostui.
Dre Julie Cotton est une médecin de famille. Elle est issue de la nation w8banaki – wôlinak. Elle pratique dans des cliniques spécialisées. Par exemple, elle travaille auprès de personnes en situation d'itinérance, de toxicomanie, ainsi qu'avec des jeunes en situation de vulnérabilité.
Y-a-t-il eu un après Joyce Echaquan?
En ouverture d’entrevue, Dre Filiatrault affirme : « Je ne peux pas parler pour tout le monde et pour l’entièreté du système de santé. Dans les communautés où je travaille et surtout avec les étudiants auprès desquels j’enseigne à l’Université de Montréal, je constate que la population générale est plus sensibilisée, très curieuse et veut bien faire les choses. Je sens qu’il y a un vent de changement depuis l’événement malheureux [décès de madame Echaquan]. Les étudiants sont tellement intéressés. Ils posent de bonnes questions. Ils veulent être des acteurs de changement. C’est vraiment positif. »
Quant à Dre Cotton, elle partage : « Oui, je pense qu’il y a eu un après Joyce Echaquan. Dans mes milieux de pratique, j’ai des collègues qui sont sensibilisés. Je n’entends jamais de grossièretés. »
Dans la foulée du décès de madame Echaquan, la notion du Principe de Joyce a été portée vers l’avant. Dre Filiatrault explique la visée de ce dernier : « Le Principe de Joyce vise à garantir un droit d’accès équitable pour toutes les personnes autochtones. »
Sécurisation culturelle :
La médecin de famille explique : « Ce qui est le plus important dans la sécurisation culturelle c’est de mettre le patient au centre de ses soins. C’est de le laisser décider ce qui est sécuritaire pour lui. Chaque personne vit sa culture de façon différente. Il ne faut pas hésiter à poser des questions et il faut avoir la volonté de s’améliorer. Il y a un grand travail de biais inconscients. Il faut aussi se donner de la compassion. Il ne faut pas viser la perfection. »
Dre Filiatrault donne un exemple de pratique qui favorise le maintien d’une relation de confiance au sein des communautés autochtones : « Le fait que les professionnels de la santé restent longtemps dans la communauté autochtone, de manière à éviter le roulement de personnel, cela aide beaucoup à établir des relations de confiance avec la communauté autochtone. C’est à ce moment que les personnes s’ouvrent un peu plus. »
Traditions et cérémonies :
Dre Filiatrault illustre de quelle manière il peut être difficile pour les Peuples autochtones de vivre leurs traditions : « Si le patient est gravement malade ou décède, souvent, il y a des traditions ou des cérémonies que les Peuples autochtones vont aimer faire, par exemple, le fait d’offrir de la sauge, faire de la fumigation, jouer du tambour. Souvent, dans les hôpitaux, de telles traditions ou cérémonies sont refusées, car il y a des systèmes d’alarme et de détection de fumée qui vont se déclencher ou, en raison du fait que, jouer du tambour va déranger les patients à côté. »
Posture de travail :
Dre Filiatrault partage, ce qu'elle conçoit de l'attitude à avoir lorsque des médecins allochtones travaillent avec des Peuples autochtones : « La priorité c’est d’arriver avec un esprit d’ouverture, d’être en position d’écoute et de ne pas avoir une approche paternaliste. On a tellement à apprendre des Peuples autochtones. »
Dans la même veine, en ce qui a trait au travail avec les Peuples autochtones, Dre Cotton partage que : « C’est important de traiter la personne devant soi d’égal à égal. On est un partenaire. Il est donc important de privilégier le partenariat de soins avec le patient qu’on a en face de nous. Il est important de tenir en compte la conception de la santé de la personne qu’on a en face de nous et ce que c'est, pour elle, d'être en bonne santé. »
Conclusion :
Lorsque questionnée sur l’apport, à titre personnel, de travailler en communauté autochtone, Dre Filiatrault affirme : « Travailler avec les Peuples autochtones m’a tout apporté. Si je suis la médecin que je suis aujourd’hui, c’est vraiment grâce à eux, grâce à leur partage et leur confiance. J’ai l’impression que ce sont les Peuples autochtones qui m’apprennent la médecine. Ce sont des cas complexes et ils nous font confiance. Je trouve que c’est une marque de confiance et de respect. Je suis sans mots. Ils m’ont tout appris. Cela m’a apporté l’humilité. Beaucoup. »
RADIO-CANADA. « Une femme autochtone meurt à l'hôpital de Joliette dans des circonstances troubles », 28 septembre 2020, consulté le 15.01.2025, en ligne : ˂ https://ici.radio canada.ca/espaces-autochtones/1737180/femme-atikamekw-hopital-joliette-video-facebook ˃.
GOUVERNEMENT DU QUÉBEC, BUREAU DU CORONER. « Décès de Mme Joyce Echaquan - La coroner Géhane Kamel dépose son rapport d'enquête », 1er octobre 2021, consulté le 15.01.2025, en ligne : ˂ Décès de Mme Joyce Echaquan - La coroner Géhane Kamel dépose son rapport d'enquête Gouvernement du Québec ˃.
CONSEIL DES ATIKAMEKW DE MANAWAN ET LE CONSEIL DE LA NATION ATIKAMEKW. « Principe de Joyce », novembre 2020, consulté le 15.01.2025, en ligne :
˂https://principedejoyce.com/sn_uploads/principe/Principe_de_Joyce__FR.pdf. ˃.
. https://www.lapresse.ca/actualites/chroniques/2021-09-28/a-la-memoire-de-joyce.php