Complexe comme l'amour

Complexe comme l'amour

Par Lucas Beaulieu

La vie fatigue. En avez-vous marre? Partout poussent et nous repoussent concepts abstraits en excès : politique, liberté, économie, éthique… À quel point notre monde d’idées tortueuses vous tiraille? À quel point l’intellectualisme actualise-t-il votre mal-être? Il faut le fuir. S’en délivrer. Mais comment faire? Se livrer à l’amour. Simple. Simple? C’est ce qu’avance un certain film. Grotesque, implicite, splendidement satirique — c’est un drame romantique — c’est Simple comme Sylvain.

Simple comme Sylvain met en scène Sophie, professeure de philosophie, dont le mariage avec un universitaire aux allures tout aussi bourgeoises ennuie. Voilà qu’en vue de rénovations pour leur chalet, elle rencontre Sylvain, travailleur de la construction venu gérer le chantier. Sylvain est simple. Il sait bricoler. L’ontologie l’ennuie et les « grandes idées » lui échappent. Barbu, parfois vulgaire, voire presque barbare aux yeux de Sophie, il incarne un machisme rural typique. Or, ils s’apprécient. Ils s’apprécient bien. Ils s’aiment. C’est le coup de foudre. Sophie quitte son mari. Ils vivent des mois de joie. Mais la lune de miel survivra-t-elle à leurs différences culturelles?

Car certes, différences il y a. Non, Sophie et lui ne proviennent pas de pays distincts. Ni ne parlent-ils de langues dissemblables. Pourtant, leurs cultures divergent. Urbain versus rural. Maîtrise contre secondaire. Politiquement correct plutôt que gauchement de droite. Monia Chokri, réalisatrice du film, en est bien consciente. Elle présente ses personnages fort caricaturalement de façon à accentuer ce contraste. Ainsi suscite-t-elle une question : quel rôle joue la culture dans l’amour?

Il est généralement reconnu que plus un couple partage de points communs, plus il y a de chances qu’il soit compatible. Il ne s’agit bien sûr pas d’une règle absolue (et tant mieux — imaginez l’ennui de celui qui aime son clone!). Il reste qu’en général, qui se ressemble s’assemble. Cette constatation s’étend à la culture, employée ici au sens large. Notre appartenance à un groupe, que ce dernier soit défini en fonction d’un âge (ex. culture adolescente), d’une langue (culture francophone), d’une religion (culture bouddhiste) ou d’un statut socio-économique (culture ouvrière) commun, affecte      notre capacité à former des relations amoureuses. Plus sont partagés d’aspects de nos cultures, plus il est probable qu’une relation bourgeonne. 

Certaines différences culturelles auront toujours un effet déterminant sur la qualité d’une relation amoureuse. Par exemple, deux individus incapables d’échanger dans une même langue courent peu de chance d’entrer en relation durable. D’autres différences sont déterminantes, non par nature, mais puisqu’elles ont été artificiellement caractérisées comme telles. Prenons deux individus de religions différentes : il se peut que rien ne les empêche de converser longtemps, de vivre dans les mêmes milieux, de partager les mêmes intérêts et ainsi de suite. Or, s’il est convenu par leur entourage qu’un couplage interreligieux est immoral, la religion, entravant a priori peu la communication, devient un obstacle décisif à une relation.

D’autres différences culturelles n’ont pas un effet aussi direct sur la capacité à entrer en relation, mais demeurent influentes de par leur modulation des valeurs, de la personnalité et des intérêts de chacun. Un baby-boomer et un millénarial, n’ayant pas grandi à la même époque, risquent de partager peu de références culturelles. Ils ne vivent pas non plus les mêmes enjeux associés aux stades de vie. Ainsi, les écarts d’âge (qu’ils soient au-delà ou non d’une même génération) limitent la durabilité des relations. C'est sans compter les dynamiques de pouvoir douteuses couramment présentes en cas d’écart d’âge…

Comme autre exemple de différence, revenons à Sophie et Sylvain. Lorsqu’ils rencontrent leurs entourages respectifs, tous deux prennent conscience de leurs classes sociales distinctes. En résulte une tension palpable… D’abord, Sophie s’imprègne du milieu populaire de Sylvain. Elle y rencontre des propos crus, des sacres à excès et une certaine misogynie « de mononcle ». Quoique déstabilisée, la gentillesse franche elle aussi découverte fait de son expérience un moment d’apprentissage globalement positif.

Or, lorsque Sylvain pénètre dans le monde de Sophie, une aliénation plus sinistre le marque. En plus d’être pris au dépourvu par les concepts abordés (art, environnement, politique, etc.), il est ciblé par de terribles jugements. Bien que non explicités, les commentaires à son égard se ressentent : inculte, raciste, inintelligent… Sylvain se renferme sur lui. Or, il va de l’avant avec ce dont il rêve depuis si longtemps : demander Sophie en mariage. Mais Sophie hésite. Le silence suffoque. Enfin, elle accepte. Mais Sylvain a compris. En route vers la maison, ils se séparent, trop conscients du contraste incarné, trop longtemps épris d’un amour voué à la tragédie. Chacun trop endigué dans leur classe sociale respective, leur désir d’appartenance à la culture de leurs pairs — le besoin d’être compris et d’être valorisé par ces derniers — vainc le désir charnel d’autrefois.

Qu’en tire-t-on comme leçon? Les classes sociales sont-elles si divisées? La culture confine-t-elle la passion? L’amour de Jack et Rose allait-il mourir que le Titanic eût sombré ou non? Non! Quoique la culture puisse agir comme obstacle, il demeure que nous sommes tous humains. Nous partageons l’art, l’humour, la gourmandise et bien plus! Partout, toujours, des cultures se rencontrent — en émergent des liens très souvent enrichissants. Quel rôle joue donc la culture dans l’amour? D’une part, celui d’un déterminant, mais d’autre part, celui que nous lui choisissons (dans une société libérale comme la nôtre, du moins).

Que seriez-vous prêt à tolérer chez un partenaire? Ou encore, que seriez-vous prêt à célébrer? La question revient le plus souvent en ce qui concerne la personnalité, mais elle est tout aussi applicable à la culture. C’est à vous de choisir — sciemment, si possible — quelles différences culturelles vous sont admissibles ou non. Choisissez d’être comme Sophie et Sylvain, qui n’ont su reconnaître les manquements de leurs cultures respectives ni cherché à comprendre la culture de l’autre… Ou lancez-vous à la découverte! Et laissez-vous découvrir! Soyez ouverts, mais respectez vos valeurs. Qui sait? Peut-être en naîtra le bonheur…